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Qu’est ce qu’un reporter de guerre ?

1980, l’Amérique centrale est en pleine ébullition et un événement tragique va bouleverser le Salvador. Lors des obsèques de Monseigneur Romero, l’archevêque de San Salvador, assassiné le 24 mars, une fusillade éclate sur le parvis de la cathédrale. En quelques minutes, 38 personnes sont tuées et plus de 400 sont blessées. Sous les balles, le héros du film d’Oliver Stone « Salvador », arme son appareil photo et déclenche à tour de bras. La scène est invraisemblable et digne des films d’action américains. Or même si « nom du personnage » est un personnage fictif, le réalisateur n’a pas eu besoin de chercher l’inspiration bien loin, puisque ce jour là, un photojournaliste français était présent, debout au milieu de victimes et photographiant au grand angle la tuerie en direct. Patrick Chauvel signe alors  un « scoop » mémorable et remporte ce jour là le prix Missouri de la prestigieuse université de journalisme des Etats-Unis pour la photo ci-dessous.

Funeral of Archbishop Romero

Rapporteur de guerre

L’une des branches du photojournalisme les plus connues est celle du reportage de guerre. Paradoxalement, il n’existe aucune formation à ce métier bien particulier. Comment se préparer à la guerre, autrement dit à ce qui est totalement imprévisible ? Patrick Chauvel, célèbre reporter de guerre, raconte son incroyable parcours dans ses livres Sky, Rapporteur de guerre et Les pompes de Ricardo Jésus. Il explique comment sa carrière débute, sans la moindre préparation, sans même savoir utiliser correctement son Leica M3. A l’issue d’un périple totalement improvisé dans le désert du Moyen Orient en 1967, en pleine guerre des six jours, il raconte : « De retour à Paris, je découvre avec horreur que quatre-vingt-dix pour cent de mes photos sont ratées, inutilisables. C’est foutu, j’ai honte, je suis déprimé, écoeuré. Quelle trahison pour ceux qui m’ont confié leur image, leur courage, leur souffrance ! J’ai l’impression que les morts sont morts une deuxième fois, et moi avec », ajoutant « Une des seules photos réussies de toute cette première aventure est une photo de moi posant avec une « fiancée armée » devant le mur des Lamentations, prise avec mon appareil photo par un soldat israélien qui, lui, savait s’en servir ».

The Lebanon War
L’une des photos de Patrick Chauvel prise pendant la guerre du Vietnam 

Le « rapporteur » va se rattraper pendant les trente-cinq années qui suivent, à travers toutes les guerres qui ont rythmé la fin du XXème siècle. Hubert Henrotte l’engage à Sygma en 1978. Dans « Le Monde dans les yeux », il lui dédit même un chapitre : « Patrick continue de courir le monde en furie, attiré par la guerre comme par un aimant, forçant son destin pour mieux témoigner de la folie des hommes et jouant avec la mort. Il gagnera quatre fois de justesse. Une balle dans la jambe en Iran, un obus de mortier au Vietnam, avec cinq éclats dans les poumons, les bras et les genoux, et deux miracles, au Liban et à Panama. (…) Il a sur lui les stigmates de ses reportages, des blessures qui portent toutes un nom : Israël, Vietnam, Cambodge, Erythrée, Angola, Iran, Mozambique, Liban, Tchétchénie, Panama… Il se regarde et conclut : « Je n’ai plus beaucoup de places libres ! ».

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Photo de Patrick Chauvel prise à Grozny pendant la guerre de Tchétchénie

Le métier de reporter de guerre attire, presqu’autant qu’il tue. « Pourquoi tant d’effort et d’impatience à me rendre en un lieu que tant de gens cherchent à fuir ? », se demande Onur Coban, alors qu’il couvre la guerre en Libye en 2011. « La conviction que si je n’y vais pas, cette histoire là ne sera pas racontée. Le besoin de transmettre un événement et d’essayer d’être la voix de ceux qui le font ou le subissent. L’envie aussi, d’être le premier sur place », explique-t-il. Cette rage de témoigner malgré le danger de mort, est le dénominateur commun des journalistes de guerre. C’est cette même rage qui guide Bill Biggart vers la deuxième tour du World Trade Center encore debout le 11 septembre 2001. Tandis que la zone est évacuée en urgence, il ne pense pas une seconde à changer son itinéraire et se dirige vers sa mort, l’œil dans le viseur de son boitier.

 Bill_Biggart

Objectif : témoigner

Le photojournaliste de guerre, se voit comme un témoin de l’histoire. James Nachtwey, photographe de l’agence Magnum raconte pourquoi il a choisi de faire ce métier à travers une interview menée par Chauvel dans le documentaire Rapporteur de Guerre : « Au début, c’est pas goût d’aventure, de défis, de voyage, l’envie de faire carrière… et aussi de faire la différence. Et plus tu es confronté à la souffrance des autres, à l’injustice et à la tragédie, plus les raisons personnelles s’effacent naturellement devant l’envie de témoigner et d’essayer de maintenir le dialogue afin que les choses changent. Si personne ne sait ce qu’il se passe, si tout se fait dans l’ombre, tout peut arriver ». 

 James_Nachtwey_War_photographer_2001_7James Nachtwey dans le film War Photographer (2001) de Christian Frei

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L’un des plus célèbres clichés du photographe américain

« Pas de témoins, pas de crime », répète Patrick Chauvel. Mais plus qu’un témoignage, le reportage de guerre est aussi un travail de mémoire pour les prochaines générations. « On doit déranger, on doit être une épine dans le pied », affirme Laurent Van Der Stockt, photographe indépendant. Il faut dire que les reporters de guerre ont souvent du mal à ramener des images. L’armée ne laisse pas toujours beaucoup de marge de manœuvre aux journalistes en temps de guerre. L’opinion publique représente souvent une partie de la victoire dans une guerre et les services de communication des armées l’on bien compris. Lors du récent conflit au Mali, une photo de l’AFP a défrayé la chronique dans les Etats Majors et la réponse a été immédiate : les photographes de presse ne sont plus les bienvenus sur le terrain d’opération.

5114827 Issouf Sandgo, auteur de la photo pour l’AFP assure que « le soldat ne posait pas »

Prendre parti

« Le photographe n’est pas là pour ne faire que ce qu’on lui donne le droit de faire », rappelle le photojournaliste indépendant Wilfrid Estève. Le journaliste qui part couvrir une guerre a le choix. Il peut se contenter d’être un « embedded », c’est à dire « embarqué » et donc rigoureusement encadré par les services de presse de l’armée. A ce jour, les militaires ont embarqué près de 400 journalistes provenant de 180 médias[1]. Cependant, les Patrick Chauvel et autre Laurent Van Der Stock préfèrent quant à eux adopter un autre angle et prennent le risque de ne pas rester à l’abri derrière les blindés de la « grande muette ». Ces derniers ne restent pas pour autant seuls sur le champ de bataille. Il existe alors une solidarité entre journalistes de guerre sur le terrain. Dans les années 1990, le Bang Bang Club commence à se faire connaître en Afrique du Sud. Cette drôle d’équipe de photographes casse-cous, enchaîne les scoops et les publications dans le monde entier, couvrant une actualité violente et toujours en cours, dans les townships africains, alors que la guerre civile fait rage entre pro et anti Mandela.

Greg marinovitchGreg Marinovich remporta le Pulitzer en 1991 pour cette photo

Tandis que Kevin Carter se suicide après avoir remporté le Pulitzer pour photo prise au Sahel, La fillette et le vautour (voire partie III/ 2), son compère Ken Oosterbroek tombe sous une balle perdue des forces de la « National Peacekeeping Force » le 18 avril 1994. Joao Silva et Greg Marinovich raconteront l’histoire de ce Bang Bang Club dans un livre, plus tard adapté dans un film de Steven Silver en 2011.

*

En conclusion, on peut dire que le cas du reporter de guerre est peut être à lui seul le gage de survie du photojournalisme, qui se veut être le témoin de l’histoire et le garant d’une mémoire collective.

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Kevin Carter obtient le Pulitzer en 1994 avec cette photo prise au Soudan. Il se suicidera peu après.

Plus d’informations sur le photojournalisme dans ce précédent article.

Cet article est extrait de mon mémoire de recherche
« Photojournalisme en danger,
une profession dans le flou entre mort annoncée et survie »  -
sous la direction de BAISNÉE, Olivier -
Institut d’Etude Politique de Toulouse.

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Categories Photojournalisme